13 mai 2012

Bref, j'ai failli me faire agresser.

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6 h 30, place des Quinconces, Bordeaux. Plus grande place d'Europe. Quartier pas mal renommé pour sa bourgeoisie et le nombre impressionnant de choses à photographier si l'on est touriste, ou simplement amateur de belles choses.

J'attends le tramway qui allait me mener vers le stage. Il ne viendra pas. Merci la TBC encore une fois... Je m'éloigne des travées de la station pour me réchauffer un peu. Un vent bien frais souffle et je n'ai pas pensé à prendre un gilet plus chaud. A côté de moi, une jeune femme, porte sur sa poitrine avec un porte-bébé un ravissant petit garçon, qui revêt un petit blouson "Dingo" avec la capuche qui représente les oreilles du personnage de Disney. Il est tranquillement assoupi. Et très chou.

Devant nous, à quelques mètres du monument des Girondins, deux groupes de jeunes se retrouvent face à face. L'un d'eux, au potentiel éthylique très satisfait, hurle à l'autre groupe : "Allez l'OM !", deux du groupe d'en face hurlent encore plus fort "Allez Bordeaux !" Finalement, ils finiront par se jeter l'un sur l'autre, puis seront séparés par leurs collègues.

A mes pieds se trouvent des bouteilles, de taille assez conséquentes, le format "jumbo" des bouteilles de vodka. Trois sacs de supermarché remplis de canettes écrasées sont empilés à qui mieux mieux, en attendant que quelqu'un shoote dedans, ou que le vent s'amuse avec.

Un groupe de touristes, probablement espagnols, à entendre leur accent chantant, se dirigent vers le quai, pour aller à la gare. Ils croisent le chemin d'un énergumène, pantalon à mi-cul, démarche de grand blessé de guerre et regard vitreux, une (grande) bouteille dans chaque main. Il nous voit, les deux seuls cons qui tenons encore sur nos jambes. Il approche. Je me dis que c'est normal, qu'il va me parler très fort, comme les trois personnes que j'ai pu rencontrer en cent mètres de parcours, et qu'il va se lasser et repartir tituber ailleurs.

C'est la jeune femme qui en prendra plein sa tête en premier. Il lui fait plusieurs propositions à caractère sexuel, elle l'ignore. Il veut tripoter le bébé (ou sa poitrine, allez savoir), elle le repousse, la main ensuite maintenue en l'air, comme pour symboliser une future mandale volante.

Le sieur finit par tourner la tête et se dirige vers moi. Il sent le risotto mariné dans une huile vraiment pas nette. Quand il ouvre sa bouche, c'est encore pire que moi au réveil, il pourrait faire remonter mon petit déj sans problème. Il se met à me hurler dessus dans une langue que je ne connais pas, probablement du serbe, vu le petit accent que je pense avoir distingué.

J'ai subitement un gros flash de mes expériences en hôpital psychiatrique, à Charles Perrens. Quand j'ai pris mon premier coup de chaise dans le dos par un psychotique, en deuxième année. "Ne les provoque pas, ne réponds pas et ne les fixe pas." m'avait dit le psychiatre. Comme la justice avec les délinquants actuels.

Alors je ne le fixe pas, je ne souris pas quand il manque de se ramasser en se marchant sur l'autre pied. Soudain, dans un geste très rapide compte tenu de son état, il prend une de ses bouteilles par le corps, et l'explose, contre un poteau derrière moi. Je tente de ne pas sursauter pour éviter de susciter une éventuelle excitation quant à son geste. Il respire bruyamment. J'ai du verre cassé sur l'oreille, sur l'épaule et sur les chaussures, mais il ne s'est heureusement pas servi de mon visage pour casser son biberon.

Le petit bambin d'à côté s'est mis à pleurer, sa maman le maintien et le berce, sans quitter "le jeune qui a fait la fête pour décompresser" des yeux. Il met sa main grande ouverte sur mon thorax, de manière très lente. Je place ma main droite le plus discrètement possible dans ma poche de jean, pour tenter d'y trouver ma pince à clamper, que je venais de désinfecter avant de partir. Au pire, je lui clamperais n'importe quelle extrémité, ca le calmera.

Il met son index sur ses lèvres, et frappe des mains, comme si il applaudissait. Il crache un bouillon de culture près de la voisine, et repart avec sa bouteille rescapée.

Ce n'est pas la situation en elle-même qui m'a choqué. Quiconque vit à Bordeaux ou dans une grande ville est familier avec le phénomène de "binge drinking". Cependant, je tiens à rappeler que c'est le cinquième jeune que l'on retrouve noyé dans la Garonne, après s'être murgé au cours d'une nuit.

Depuis, tout un éventail de précautions a été déployé. Des bateaux sillonnent la Garonne et les quais pour éviter toute chute, des infirmiers, des associations, des pompiers circulent, les bars sont contrôlés, on parle de ficher des grandes barricades sur les bords de quais pour éviter toute tentative d'escalade et toute tentative pour les touristes de profiter de la vue...

Ce comportement met aussi grandement en défaut le comportement de certains jeunes, qui arrivent encore à faire la fête, à décompresser, sans finir en potentielles cibles de combustion spontanée dès la proximité d'une flamme. Oui, ils existent encore. Ils sont cachés. Ce sont ceux qui peuvent encore marcher et parler à voix basse au petit matin. Qui te disent bonjour quand tu les croises, qui ne sont pas en train de tenter de franchir l'obstacle infranchissable du trottoir.

Pensez-y, les étudiants retrouvés noyés ont pour la plupart été laissés par leurs collègues. Pourquoi ? On fait la fête ensemble mais on ne prend pas toutes les précautions pour pouvoir à nouveau la faire la semaine prochaine ? Alors cela endeuille des familles, qui créent des associations, demandent des mesures... Elle est toute trouvée la mesure : devenir responsables, pour ceux qui ne le sont pas.

Je n'ai pas une grande connaissance des codes et rituels sociaux. Moi qui suis persuadé qu'un gramme d'alcool pourrait me tuer (petite nature, oui). Mais depuis quand majorer les risques de cancer et vomir, se sentir mal, est un avantage post-fête ? J'ai des tas de collègues qui font la nouba raisonnablement, qui sont encore prenables en photo durant la soirée, la nuit, sans forcément développer un strabisme comique, ni des sourires niais.

Un des vendeurs du marché sur les quais le dit bien : "c'est malheureux". Nos élus font une moue triste à chaque nouveau drame. La plupart des personnes que je croise, du vendredi au dimanche matin en allant bosser sont ronds comme des queues de poêle. Pas un ne tient debout ou ne profère pas de parole insultante. Pourquoi ?

Imaginez également que la jeune femme se soit un peu plus défendue lors de la proposition de sexualité orale de ce jeune homme, qui devant son refus aurait été choqué par la privation de ses désirs, et aurait forcément dû et pu répliquer (ironie, hein). Imaginez la bouteille dans la tête du bambin. Ou imaginez-la dans la mienne, à cinq centimètres près.

Je n'ai déjà pas tellement de confiance en l'humanité, que ce soit pour son existence ou sa potentielle survie dans un monde déjà bien mal barré mais franchement, il y a des comportements qui sont à modifier. Pensez aux parents endeuillés, pensez à vos futurs cancers de l'estomac, faites ça raisonnablement.

La société vous chagrine, vous avez envie de dépasser les limites sociales et de dire "fuck" à tout ? C'est humain, mais vous vous mettez, comme les autres, en danger.

On a déjà une faune bien atteinte dans nos rues, pour qui le plaisir est un cran au dessus dans la perversité et l'horreur. N'en faites pas partie, restez le futur humble de ce pays. Et pensez que quand on finira par repêcher le dixième jeune dans la Garonne, que des compagnies entières de CRS empêcheront toute entrée dans les établissements de fête, et toute consommation à l'extérieur, sous peine de procédures, la fête sera là, bien plus gâchée qu'avant.

Encore une fois je passe pour un vieux con, mais pensez que des abrutis comme le jeune homme au regard intelligent de ce matin ternissent l'image que les autres ont de nous, les jeunes qui seront bientôt parents, responsables. Pensez que même si nous baignons dans le spectre de cette "génération Y", si nouvelle et importatrice de codes ayant subi une réingénierie complexe et loufoque pour nos aînés, nous restons des jeunes, et qu'il ne faut pas fiche en l'air le peu d'estime que l'on peut nous apporter.

Et ca me ferait potentiellement mal de retrouver encore de nombreux exemplaires de feuilles A4  "Disparu" ou "Avis de recherche" dans Bordeaux. Parce que l'on sait ce qu'il advient des gens en photo sur ces affichettes. Et que je veux encore profiter des quais de cette ville, qui apporte tant, sans devoir trouver le seul point de vue sur l'autre rive qui n'est pas barré par un grillage électrifié de deux mètres de haut.

Prenez-soin de vous, des autres. Pour vous, pour vos proches, pour votre futur.


Commentaires sur Bref, j'ai failli me faire agresser.

    Moi je ne sais pas comment j'aurais réagit mais il est probable que dans cette situation je n'aurais pas bougé car pétrifié sur place.
    Comme quoi une expérience en hôpital psychiatrique est toujours utile.
    Heureusement qu'il en est resté la

    Posté par future-infirmièr, 15 mai 2012 à 17:29 | | Répondre
  • Ca peut aussi arriver en service, ce genre de choses, même par un patient non-psy. La bonne attitude est d'éviter la situation.

    Aujourd'hui un patient des soins continus du stage où je suis a été assez agressif, alors qu'il était assez calme auparavant, il a eu un geste un peu déplacé, je l'ai remis à sa place, mais c'était juste.

    Le problème est que, en service comme dans la rue, il y a je trouve une dépénalisation qui rend la prise de risque "attractive" et dénuée de risques, ou poursuites.

    Je milite donc pour une U.E. annexe à l'UE "Gestion des risques" qui va s’appeler : UE Yoga Parce qu'il en faut, de la patience parfois !

    Posté par spouky, 15 mai 2012 à 23:02 | | Répondre
  • Oui c'est une Bonne initiative bravo

    Posté par future-infirmièr, 16 mai 2012 à 12:50 | | Répondre
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