12 mai 2012

Prendre en soins/Prendre soin, une différence subtile...

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Il y a quelque chose qui chaque jour me vrille l'estomac, c'est d'entendre une infirmière (ou une aide-soignante) dire de but en blanc "j'ai pas le temps". Ce petit refrain très symbolique de la catastrophe qu'est actuellement et qu'est en train de devenir le système soignant français, dans sa technique chronique du "moi aller plus vite, peut-être dans le mur, mais moi gagner plein d'argent".

Quand on débarque en IFSI, on ne s'attend pas à travailler, après trois ans de formation, avec des infirmières qui n'hésitent pas à vous pousser (physiquement), ou à accélérer un mouvement qui pourtant est douloureux pour le patient. Et pourtant ce n'est que la partie visible de l'iceberg.

Actuellement, dans notre si beau et si jalousé système de soins, on ne prend pas soin, on prend EN soins. Quelle différence ?

L'infirmière qui sur sa planification de soins, voit se répéter sept fois le terme "PST" signifiant qu'elle doit refaire un pansement, selon un processus long et protocolisé : sortir un "set" à pansement, réaliser une détersion, réappliquer un pansement, faire des transmissions détaillées, ne va pas prendre d'autre décision, malheureuse certes, de se dire : "Il faut que telle tâche soit terminée à telle heure." Le seul souci, c'est que dans cette ligne, représentant graphiquement une chambre, il y a un patient. Qui est douloureux, qui ne peut pas se laver seul...etc.

Il faut alors également accomplir ces soins d'hygiène en plus, ou les déléguer. A un autre personnel, débordé. C'est ça, prendre en soins, on prend la personne dans son ensemble, mais un ensemble un peu vitriolé par le fait que madame l'heure commence à sacrément nous asticoter en avançant plus que de coutume.

A la différence de certains lieux, comme certaines maison "de repos", où l'on peut vraiment prendre soin des personnes. C'est à dire, leur proposer l'entière disponibilité de moyens et de personnels pour pouvoir prendre soin d'eux, les écouter et les accompagner. Ici, peu de personnes pour leur dire gentiment mais fermement "faites ca s'il vous plaît", un regard sur la montre, mais des personnes qui ont le temps de se pencher sur le cas de chacun.

C'est pour cela que je ne pourrais jamais travailler dans certains services. Alors oui, évidemment, on nous propose de dire au patient "là je ne suis pas disponible, je repasserai plus tard". Mais c'est assez, voir trop, idyllique. Entre temps, la collègue pourrait avoir eu besoin d'un coup de main, le téléphone aurait pu passer par la fenêtre avec sa sonnerie stridente, et une nouvelle mer...euh, péripétie, aurait pu vous forcer à changer une nouvelle fois vos parcours de soins.

Prenons par exemple une situation on ne peut plus représentative, qui me donne certains matins la nausée de la prise en charge telle qu'elle est en France. Je m'occupe d'une personne assez confuse. Le genre de personne que tu dois faire manger (et assez lentement), que tu dois laver, et appareiller avec un embout pénien pour recueillir les urines. Le genre de patient chez qui les ordres simples sont aussi compris qu'un théorème de Pythagore en javanais. Petit à petit, je me rends compte que cette personne, bien malgré elle, m'énerve. Elle traîne, est totalement passive, alors qu'elle a des capacités, elle prend trop "de temps" à prendre en charge.

Allez-y, expérimentez ce frisson dégueulasse et innommable qui m'a moi aussi traversé quand je me suis pris en pleine poire la main du patient, qui ne comprenait pas pourquoi je lui plaçais le pénis dans un genre d'étui pour pas qu'il ne mouille le lit, malgré mes multiples explications. Je commence à considérer les personnes comme des demandes de soin, d'objectifs...

Et le pire, c'est que je ne suis pas le seul. Il faut "prendre en charge", "faire les soins", elle est où la dimension humaine ? Aux quatre mots que tu échanges avec ce pauvre type que tu vois quatre fois la journée, dont trois pour y transpercer la peau avec une aiguille ? A ce tensiomètre hyper bruyant que tu utilises dans le service en demandant poliment aux patients alors monitorés de "ne pas parler sinon la mesure va être brouillée". A cette dame qui va probablement pas tarder à remplir ses poumons de liquide, exténuée par des actes techniques à outrance depuis trop d'années, mais à qui ta petite main sur son épaule en signe de réconfort aura autant d'effet qu'un suppositoire glycériné sur une diarrhée explosive ?

Je suis pour un rêve, une autre vision des soins. Une vision Suisse par exemple. Où le soignant n'a pas une charge de travail irréaliste et basée sur le profit, toujours le profit. Trois, quatre patients à prendre sous son aile, et à vraiment pouvoir accompagner. On croit souvent en débutant la formation que l'on va pouvoir aider tout le monde, et on se rend vite compte que l'on a tord, puis que l'on ne pourra peut-être jamais faire marche arrière sans être mal vu.

Alors oui, je plaide coupable. Ma toilette ce matin, de ce monsieur confus et asthénique a duré longtemps. Seulement je lui ai parlé, je l'ai massé, car il était douloureux, je lui ai lavé les dents, je l'ai rasé, je l'ai stimulé. Cela m'a été reproché. Pas ma prise en charge, mais le fait qu'il ne fallait pas prendre autant de temps. Mais le souci est que je ne peux pas, malgré l'approche des beaux jours, rassembler "mes" patients dans le jardin de la clinique et les laver au jet d'eau. Ce serait convivial, rapide, mais non.

C'est quand même étrange aussi que dans certains services, cette prise en charge défaillante tout de même sur ce point de vue, ne soit pas améliorée par l'embauche d'un ou plusieurs personnel(s) supplémentaire(s). On va bien pouvoir apparemment embaucher dans d'autres secteurs malgré les finances françaises, alors pourquoi pas dans une des branches la plus sous peuplée et la plus demandeuse selon les besoins des français ?

Comment expliquer que je doive rester plus longtemps que mon temps de travail chaque jour pour par exemple nourrir une personne que personne d'autre ne fait manger (voir Diète hospitalière) ? Ma considération innocente du bientôt jeune diplômé est-elle encore trop angélique ?

J'envisage de plus en plus que quitter ce bateau en train de couler, de partir avec mon canot de sauvetage et ses plats lyophilisés, vers le milieu que j'ai défendu lors de mon entretien professionnel avec une formatrice (voir : Et toi, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?). Ok, tous ceux qui bossent là bas sont traités de feignants finis, mais au moins tu es libéré de bon nombre de chaînes paralysant ton action soignante.

De plus, un des mes patients actuels m'a fait une offre "que je ne peux pas refuser", sur son lieu de travail, avec une liste presque indécente d'avantages, passant par des week-ends de formation sur les nouvelles technologies soignantes, des formations sur l'humain, les pathologies, l'accès à du matériel de pointe, la "vraie" pluridisciplinarité... Le tout enrobé de vraie représentation du travail infirmier, et de sa perpétuelle réévaluation, et correction.

Et comme me disait un patient "faut être con pour bosser le week-end". Je pense que c'est déjà une ineptie en France que de vouloir bosser en fin de semaine, avec tous ces soulèvements populaires dès que l'on met côte à côte les mots "travail" et "dimanche", ou cette propension à faire lever les travailleurs plus tôt le dernier jour de la semaine parce que les transports en commun n'incluent pas dans leur équation bancale le fait qu'il se pourrait que certains aillent se faire payer grassement 0.66 cts de l'heure en allant bosser ce jour, à 6 h 30.

Alors jouons leur jeu, conjuguons notre envie de bien faire, à cette envie de ne pas avoir à tout le temps regarder sa montre ni regretter des actions passées, ou à venir. Prenons le temps, décidons de notre milieu de travail, et n'engageons plus notre (futur) diplôme chaque jour, "parce qu'il le faut si tu travailles ici". Merde à la fin, changeons nos soins, changeons notre vision des choses, changeons de cap avant d'aller tartiner ce si joli mur avec nos organes internes. Prenons le temps de voir ce qui est important, ne rejoignons pas les rangs si fournis des soignants-machines. Pas ça, s'il vous plaît, pensez aux patients.  

 


Commentaires sur Prendre en soins/Prendre soin, une différence subtile...

    Je suit tout à fait d'accord avec toi. J'aurais fait la même chose je pense avec ce patient. C'est sur que je ne pense pas pouvoir travailler dans ce service enfin cela dépend peut être des hôpitaux.
    Autant travailler là ou on s'épanouit le mieux.

    Posté par future-infirmier, 13 mai 2012 à 11:01 | | Répondre
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