Les douze heures en service, petit délice soignant/saignant
Depuis quelques temps, je peux (enfin) expérimenter ce fameux roulement dont tout le monde me parlait : les journées en douze heures. Dans certains services de soin, notamment dans le privé, cela permet de bien suivre le patient, tant la masse de données gravitant autour étant faramineuse, et ne pouvant pas permettre un suivi découpé lors d'un "matin" et d'un "après-midi".
Surtout, cela permet de ne bosser que quelques jours par semaines, et d'avoir des repos, libérant un peu de temps. Cependant après bossé 36 ou 48 heures, parfois de suite, on a plus envie de s'enterrer sous sa couette...
Parce que disons le de suite, bosser de 7 h 15 à 19 h 30 (soit 12 h 30, avec une pause de 30 minutes pour déjeuner), c'est pas comme si l'on avait à offrir une concentration disparate au cours du temps de travail, ici c'est douze heures, plein pot. Du matin au soir. Autant à 8 h c'est possible d'être un minimum cohérent, autant vers la fin de la journée, le ton part un peu plus dans l'enchevêtrement de langue qui aurait méritée d'être tournée sept fois dans la bouche !
Mais cela permet aussi de vraiment poursuivre une journée complète avec ses patients, bien souvent surpris les premiers jours de vous voir "sur le pont" aussi longtemps. Vous préparez les médicaments (comprimés, injections, perfusions...) les rendez-vous, les examens complémentaires, vous assurez l'accompagnement, l'écoute, la toilette, l'aide au repas...
Et évidemment, dans le service ou je suis, tout se trame autour du cas particulier de chaque patient, qu'il aille bien, pas trop bien, ou carrément pas bien. On suit les patients partant au bloc, et revenant quelques heures plus tard, dans une fin d'anesthésie vaporeuse qui ne les fait pas souvent réaliser qu'il vienne de remonter. On prépare leurs dossiers et les traitements alors prescrits.
On a aussi la charge de ranger la pharmacie, de faire le chariot d'urgence, de planifier les soins du lendemain, les transmissions pour l'équipe de nuit, orienter les visiteurs...autant dire que certains soirs dans le tram la position assise est bien indispensable. Heureusement on évite les horaires où les rames sont bondées.
Un des autres avantages est de pouvoir bénéficier de l'accompagnement par une tutrice attitrée (à dire très vite une quinzaine de fois). Ainsi, cette infirmière pourra percevoir votre progression durant le stage, et la communiquer à ses collègues, et ce de manière complètement plus intéressante qu'un papotage tous les 24 du mois. Les autres membres de l'équipe ne se privent pas non plus de partager leurs avis durant la journée.
Par contre, un des gros points négatifs, que l'on peut fatalement imaginer, c'est la fatigue. Même avec l'habitude. Après minimum deux jours dans le service en douze heures, la tête devient lourde le soir, et sans l'activité effrénée dans laquelle nous sommes plongés, genre quand notre petit fessier musclé se pose sur une chaise, la tête tombe alors sur le clavier avec un ronflement des plus bruyants.
La seule solution est alors la douche, grande source providentielle de rechargement de batteries, pour se débarrasser de cette odeur d'écurie qui parsème votre corps, et pour souffler un petit peu.
Personnellement, après douze heures, ou même le midi, à la pause, je me rends compte que j'occulte totalement l'extérieur, le "dehors". Je ne garde l'esprit qu'à l'hôpital, et le souffle du vent en sortant du service me rappelle délicieusement que "ah ben oui il y a quelque chose dehors !" Cette impression est vraiment étrange, c'est un peu comme quand on entre dans une chambre, et que l'on constate, une fois la porte fermée, que chaque pièce à son ambiance, parfois très glauque, mais sûrement preuve de la personnalisation possible d'un univers blanc et froid, à l'image d'un patient, lors de son séjour.
On a aussi l'impression de ne jamais réellement sortir du service. Vous partez de chez vous tôt le matin, revenez tard le soir, mangez, dormez et repartez de plus belle. On retrouve les membres de l'équipe de nuit nettement moins guillerets mais toujours très présents, et l'odeur si particulière du service. On est relié au boulot, on vit, mange et dort à l'hôpital, on y reste collés.
Mais concrètement, si je compare tous les horaires que j'ai pu faire, en 7 h, 7 h 30, 8 h, 8 h 30 ou même 9 h, bosser en 12 h est assez appréciable. On ne peut pas l'appliquer dans tous les services mais cela apporte quand même beaucoup d'avantages, plus que d'inconvénients. Le seul point noir existant est cette question : pourrais-je le tenir jusqu'à la retraite ?
Il faut pour cela avoir en plus d'une bonne équipe, ce qui est le cas dans "mon" service, avoir aussi un bon encadrement. Quoi que l'on en dise ou puisse en penser, c'est encore la base du maintien de l'ordre dans un service. Sans cela, tout devient plus difficile. J'aurai pu en alimenter mon premier choix de sujet pour le TFE si le sujet n'avait pas été relié à un sentiment personnel actuellement vécu.
Plus que cinq semaines de stage avant d'aller se noyer à la mer, avec l'importante étiquette que l'on aura de collée sur le front, que l'on tourne en 7, 8, 9 ou 12 h : "vous ne valez pas grand chose avec votre réforme". Ouais, de la houle ! Sortez les surfs !
Si vis pacem, para bellum
Aujourd'hui, il m'a été donné la preuve qu'il est possible de passer une journée tout à fait agréable, malgré les multiples problèmes qui peuvent cribler un honnête soignant durant sa besogne.
Sept heures, j'arrive après dix minutes de tram, avec un vieux monsieur sentant l'oeuf qui me racontait sa vie, à l'hôpital. Personne n'est présent en tant qu'infirmier(ère) dans mon secteur de soins. Je commence mes piluliers, une petite boule au ventre, à l'idée de devoir gérer seul mes patients, notamment quelques uns qui sont très lourds et critiques. Pour les deux secteurs par contre, on connaît la malheureuse élue. Une aide soignante pour seize toilettes bien lourdes, et autres tâches bien peu rigolotes.
Puis un jeune homme (faisant fort penser à un collègue de promo d'ailleurs), débarque, nonchalant mais sûr de lui, c'est un infirmier intérimaire. Il écoute avec moi les transmissions de l'équipe de nuit et on commence à bosser ensemble, je lui explique le service. Je remarque que les infirmières sont très sympathiques avec lui. La preuve qu'en étant collègues, l'intégration est peut-être plus facile - on ne traite pas comme un copain un étudiant, il y a toujours cette satanée limite.
Une infirmière passe en courant dans la salle de soin. Un des patients est en sévère hypoglycémie. Une faute humaine commise plus tôt, rattrapée par ce sprint et la perfusion de glucose qui a suivi. Quant à nous, on commence à donner les cachous et à écouter les patients, et leurs doléances. Tout se passe bien.
La journée n'a pas été si mauvaise, on a pris notre temps, j'ai pu faire des pansements très intéressants, j'ai fait des transmissions du feu de dieu, j'ai vu une aspiration trachéale, j'ai rendu service, j'ai fait des surveillances attentives, de multiples autres petits soins, bref, pas de temps pour poser ses petites fesses musclées par la marche dans les couloirs. Pas de photos, par contre, je ne veux pas les retrouver partout sur le web :p.
Ce qui a grêlé sur cet océan si tranquille a été le cocktail habituel : des patients prenant leur sonnette pour une Gameboy (sans aucun besoin derrière j'entends, je ne suis pas contre l'usage UTILE de la sonnette), des préparateurs en pharmacie aimant se faire engueuler au téléphone en ne livrant pas toute la commande, et laissant des patients critiques au niveau santé sans antibiotiques ou antidouleurs (!), peu ou pas de pansements, obligé de composer avec les matériel restant, une urgence qui "tombe du ciel" en usurpant l'accord de la cadre principale, des médecins se prenant pour des divinités...
C'est pour ainsi dire la première fois que je constate un tel bazar, désolé c'est le mot, en service. Les soignants sont à fleur de peau, les patients le ressentent, demandent même si ils peuvent aider (c'est dire...), et j'ai bien cru ne jamais pouvoir finir un pansement, avec ce téléphone qui sonnait sans cesse dans ma poche...
Evidemment, moi et mon monde des Bisounours en blouse blanche avons été une fois de plus parasités par l'ambiance franchement étonnante qui régnait dans le service. Autant les infirmières étaient, comme toujours, très encadrantes et disponibles (et souriantes) pour tout renseignement ou conseil, autant elles savaient recadrer les choses avec d'autres personnes, avec une fermeté que je rêverais parfois d'avoir.
Comme avec ce médecin qui ne comprend pas où je voulais en venir dans l'annonce d'un diagnostic assez violent à entendre pour le patient. Du genre, on ne fait qu'un rendez vous et allez crever dans le coin là bas. A l'institut de formation, on apprend qu'il y a plusieurs phases, dans ce que l'on appelle le "dispositif d'annonce", ici que dalle, tout du moins au début. Juste un bon coup de flippe pour le patient à qui on déballe le traditionnel "bon, votre examen retrouve une biopsie qui doit être encore analysée, vous aurez plus de renseignements plus tard", comprenez : "on a regardé dans votre côlon, il saignait, on a retiré un polype, on a examiné ça au microscope, vous avez un cancer, c'est même écrit sur le dossier que je lis devant vous."
Mais enfin, après des transmissions héroïquement faites, avec pour une fois un bon gros sans faute dans l'exhaustivité de leur contenu (et je peux vous dire qu'il leur en arrive des mer... des aventures, à nos patients), et un rapide passage dans le vestiaire/réserve du service, me voilà dehors, dans la grande ville, à tout de suite rentrer pour manger ce repas qui allait calmer cet estomac revendicateur depuis 19 h.
J'attends avec impatience de voir quand les soignants du service vont se parer de peintures de guerre, et grogner, lancer des projectiles quand tout autre personne étrangère au service viendra les importuner. Guerres intestines, guerres clandestines, guerres industrielles, guerres matérielles, décidément nous vivons dans une époque de conflits. A t'on besoin de tant d'adrénaline, a t'on besoin de tant de violence dans cet univers couleur Bétadine ? Peut-être, me direz-vous, cela permet parfois, à certains petits jeunes étudiants infirmiers de se laisser pousser les crocs, remplaçant ainsi leurs dents de lait qui de toute façon, ne faisaient plus peur à personne.
Soigner, sauver, espérer, regretter ?
Dans le petit milieu soignant, il y a un aspect qui est vraiment très dur à aborder dans la vie "normale", très incompris par la société, qui préfère l'enterrer sous des masses de pratiques et de croyances, c'est bien évidemment celui de la mort.
Parce que, je vous le donne en mille, l'hôpital est bien sûr un endroit où l'on vient pour se faire soigner, mais c'est aussi un endroit, qui peut potentiellement conserver votre âme, à jamais dans ses murs. Car oui, on meurt à l'hôpital. On y risque sa vie, c'est blindé de microbes, et on en ressort aussi parfois plus amoché qu'auparavant.
Et il est vrai que ces situations sont parfois très exigeantes pour les soignants de la journée ou de la nuit, qui doivent subir, dans leur microcosme, composé de dossiers administratifs, de sonneries incessantes de téléphone et d'autres choses amusantes, un assaut de mauvaises ondes, provenant de journées semblant interminables.
Les soignants sont des hommes, des femmes, qui parfois se lèvent à 5 h 30, et qui rentrent chez eux à 21 h. Ils ont à "garder" en bonne santé une dizaine de personnes, à l'état de santé plus ou moins fluctuant, qui ont chacun leurs demandes, leurs envies, leurs besoins.
Ajoutez à cette soupe l'ingrédient social, l'équipe de travail et ses petites frictions, les relations souvent tendues avec la hiérarchie, la surcharge de travail dans certains endroits, le manque de matériel ou d'aides humaines, et vous obtenez le cocktail qui peut mener à des drames.
Car un patient, soit-il en danger, soit-il menacé d'une mort prochaine, est une perpétuelle demande chronophage. Comme d'autres patients. L'infirmière va alors s'occuper des priorités, en élaguant le travail commun, comme les médocs, les perfusions, pour se concentrer encore plus sur l'essentiel.
Prenons un patient, le fameux monsieur X. Il va, disons vers 13 h, avoir un petit problème de santé, vital. L'alerte va être donnée, le chariot d'urgence bringuebalé, les mesures prises pour sauver la personne.
Mais, dans son petit cœur de soignant, le professionnel de santé va pouvoir développer un sentiment de crainte, que ce soit "sa faute", si monsieur X s'est enfoncé. Avec les fameux : et si... Et si j'étais passé avant dans sa chambre, et si j'avais commencé par tel acte...
Le soignant peut aussi craquer, craindre pour son efficacité. Exploser en vol. Cette attitude n'a rien de répréhensible et fait au contraire, selon moi, ressortir l'intégrité humaine, cette sensibilité qu'il faut parfois cacher quand on soigne, cette "humanité" qui fait tant défaut à certains, dans leur vie professionnelle.
C'est la phase de chute. Le soignant ne doit pas se trouver dans cette phase. Il ne doit pas non plus se trouver dans l'amorce de celle-ci. Il est, et doit, être complètement protégé de cette descente, littéralement aux enfers, par son encadrement hiérarchique.
Soigner, ce n'est pas traiter à la chaîne des personnes malades, jour après jour. C'est aussi prendre soin de soi. Et dans certaines structures, certains services, ce n'est pas encore (?) le cas. On dit que "le changement c'est maintenant", eh bien qu'il arrive, il serait grand temps.
A notre époque, on nous livre des pleines bassines d' "humanitude" de "bien traitance", de "respect d'autrui". Doit-on les appliquer uniquement pour le patient, sagement, comme un lamantin bourré ?
Il faut au contraire savoir réagir, quand le situation est trop dure, le contexte trop choquant, les larmes piquant trop le bord des yeux. Réagir, en manifestant son besoin d'aide, son besoin de modifier le contexte actuel, afin que le soin ne se résume pas à un chagrin.
Beaucoup de soignants disent "regretter" de faire ce travail. Pourtant n°2 dans les métiers préférés des français, derrière "gagnant d'Euromillions". Beaucoup de soignants disent "mal dormir" ou "plannifier leurs journées avant d'aller au boulot". Ca m'est arrivé, ça. Des nuits à me réveiller car je craignais d'avoir mal fait tel ou tel truc, où j'entendais sans cesse la sonnerie du service, ou j'étais per-su-a-dé, qu'il y avait un truc que j'avais oublié durant la journée, du genre une perfusion sur un coin de la paillasse, de la salle de soins.
Et depuis, j'ai construit une relative approche sociale avec des soignants engagés, vigoureux et souvent secoués d'émotions humaines. De petit nouveau que l'on ne connaît pas j'ai évolué en stagiaire qui prend ses patients, et qui fait partie de l'équipe. Je sais que je peux me confier à eux si jamais cela ne va pas : en cas de fin de vie d'un patient, en cas de délabrement trop important d'un membre, vu lors d'un soin...
Prenez l'exemple d'un patient que l'on a traité ce jour, avec l'infirmière en charge du secteur. Ce monsieur a été amputé de plusieurs doigts de pied, de manière franche et bien droite. En décollant sa bande entourant son membre inférieur, en sentant l'odeur du sang, en ressentant la souffrance, en visualisant la violence de la blessure, très sanguinolente, et à la peau en assez mauvais état, il est normal d'être plus dans le côté "pauvre monsieur X, c'est horrible, ca a été fait n'importe comment..." que "alors là je prends ma pince et je fais un tour avec ma compresse comme ceci, on s'en fout si il geint, il est vieux". Franchement, abattez moi de suite si je deviens fan du deuxième côté.
Chaque situation, chaque moment difficile, constitue une brique, de cet univers soignant. Cet univers qui fait que des fois, tu peux dormir douze heures d'affilée, après avoir fait une grosse sieste et en étant de repos. Parce que cela use. Mentalement. On a plus l'habitude de sentir ses jambes lourdes et douloureuses que son cerveau qui devient chagrin. A tort.
Sachez parler, sachez exprimer vos émotions. Ca peut commencer par un "tu sais, le monsieur de la 514, il a..." et finir dans des larmes, qui vont être dures à produire, sûrement ressenties comme une certaine honte, mais aussi comme une certaine délivrance. A charge de vos collègues de comprendre ce qu'il vous arrive, de ne pas vous rétrograder dans l'échelle des super soignants. A eux de savoir qu'ils peuvent également avoir un coup de blues de temps en temps.
En première année, quand on m'a vomi dessus deux bons litres de sang pré-digéré, que je suis sorti tout tremblant de la chambre, avec des yeux rougis, comme ma blouse, quelqu'un a su tout de suite me stopper dans le couloir, d'une parce que j'en foutais partout, et de deux parce que cette personne avait elle aussi subi ça auparavant. La patiente n'a pas pu être réanimée, je suis passé par tous les stades de la crainte d'avoir mal fait, pas assez vite. Mais on ne peut rien contre le corps humain quand il est en colère. Cette personne m'a permis de ne pas plonger, et même si le fait de me parler avec des mots très simples m'a fait ressembler à un enfant, j'étais soulagé et heureux d'avoir pu être compris.
Aujourd'hui, à nous de perpétrer cette tradition. Un étudiant, un collègue diplômé ou même un membre de sa famille, ou de celle du patient, doit être entendu et écouté. Car on ne soigne pas sans savoir, on a trois ans d'études pour cela. Et même si l'on est bien loin d'être au même point sur la technique selon les soignants, on reste quand même des humains, dotés d'un cœur. A nous de le faire battre à l'unisson, de cette passion qui nous anime, et qui nous animera, je l'espère toujours.
Bref, j'ai failli me faire agresser.
6 h 30, place des Quinconces, Bordeaux. Plus grande place d'Europe. Quartier pas mal renommé pour sa bourgeoisie et le nombre impressionnant de choses à photographier si l'on est touriste, ou simplement amateur de belles choses.
J'attends le tramway qui allait me mener vers le stage. Il ne viendra pas. Merci la TBC encore une fois... Je m'éloigne des travées de la station pour me réchauffer un peu. Un vent bien frais souffle et je n'ai pas pensé à prendre un gilet plus chaud. A côté de moi, une jeune femme, porte sur sa poitrine avec un porte-bébé un ravissant petit garçon, qui revêt un petit blouson "Dingo" avec la capuche qui représente les oreilles du personnage de Disney. Il est tranquillement assoupi. Et très chou.
Devant nous, à quelques mètres du monument des Girondins, deux groupes de jeunes se retrouvent face à face. L'un d'eux, au potentiel éthylique très satisfait, hurle à l'autre groupe : "Allez l'OM !", deux du groupe d'en face hurlent encore plus fort "Allez Bordeaux !" Finalement, ils finiront par se jeter l'un sur l'autre, puis seront séparés par leurs collègues.
A mes pieds se trouvent des bouteilles, de taille assez conséquentes, le format "jumbo" des bouteilles de vodka. Trois sacs de supermarché remplis de canettes écrasées sont empilés à qui mieux mieux, en attendant que quelqu'un shoote dedans, ou que le vent s'amuse avec.
Un groupe de touristes, probablement espagnols, à entendre leur accent chantant, se dirigent vers le quai, pour aller à la gare. Ils croisent le chemin d'un énergumène, pantalon à mi-cul, démarche de grand blessé de guerre et regard vitreux, une (grande) bouteille dans chaque main. Il nous voit, les deux seuls cons qui tenons encore sur nos jambes. Il approche. Je me dis que c'est normal, qu'il va me parler très fort, comme les trois personnes que j'ai pu rencontrer en cent mètres de parcours, et qu'il va se lasser et repartir tituber ailleurs.
C'est la jeune femme qui en prendra plein sa tête en premier. Il lui fait plusieurs propositions à caractère sexuel, elle l'ignore. Il veut tripoter le bébé (ou sa poitrine, allez savoir), elle le repousse, la main ensuite maintenue en l'air, comme pour symboliser une future mandale volante.
Le sieur finit par tourner la tête et se dirige vers moi. Il sent le risotto mariné dans une huile vraiment pas nette. Quand il ouvre sa bouche, c'est encore pire que moi au réveil, il pourrait faire remonter mon petit déj sans problème. Il se met à me hurler dessus dans une langue que je ne connais pas, probablement du serbe, vu le petit accent que je pense avoir distingué.
J'ai subitement un gros flash de mes expériences en hôpital psychiatrique, à Charles Perrens. Quand j'ai pris mon premier coup de chaise dans le dos par un psychotique, en deuxième année. "Ne les provoque pas, ne réponds pas et ne les fixe pas." m'avait dit le psychiatre. Comme la justice avec les délinquants actuels.
Alors je ne le fixe pas, je ne souris pas quand il manque de se ramasser en se marchant sur l'autre pied. Soudain, dans un geste très rapide compte tenu de son état, il prend une de ses bouteilles par le corps, et l'explose, contre un poteau derrière moi. Je tente de ne pas sursauter pour éviter de susciter une éventuelle excitation quant à son geste. Il respire bruyamment. J'ai du verre cassé sur l'oreille, sur l'épaule et sur les chaussures, mais il ne s'est heureusement pas servi de mon visage pour casser son biberon.
Le petit bambin d'à côté s'est mis à pleurer, sa maman le maintien et le berce, sans quitter "le jeune qui a fait la fête pour décompresser" des yeux. Il met sa main grande ouverte sur mon thorax, de manière très lente. Je place ma main droite le plus discrètement possible dans ma poche de jean, pour tenter d'y trouver ma pince à clamper, que je venais de désinfecter avant de partir. Au pire, je lui clamperais n'importe quelle extrémité, ca le calmera.
Il met son index sur ses lèvres, et frappe des mains, comme si il applaudissait. Il crache un bouillon de culture près de la voisine, et repart avec sa bouteille rescapée.
Ce n'est pas la situation en elle-même qui m'a choqué. Quiconque vit à Bordeaux ou dans une grande ville est familier avec le phénomène de "binge drinking". Cependant, je tiens à rappeler que c'est le cinquième jeune que l'on retrouve noyé dans la Garonne, après s'être murgé au cours d'une nuit.
Depuis, tout un éventail de précautions a été déployé. Des bateaux sillonnent la Garonne et les quais pour éviter toute chute, des infirmiers, des associations, des pompiers circulent, les bars sont contrôlés, on parle de ficher des grandes barricades sur les bords de quais pour éviter toute tentative d'escalade et toute tentative pour les touristes de profiter de la vue...
Ce comportement met aussi grandement en défaut le comportement de certains jeunes, qui arrivent encore à faire la fête, à décompresser, sans finir en potentielles cibles de combustion spontanée dès la proximité d'une flamme. Oui, ils existent encore. Ils sont cachés. Ce sont ceux qui peuvent encore marcher et parler à voix basse au petit matin. Qui te disent bonjour quand tu les croises, qui ne sont pas en train de tenter de franchir l'obstacle infranchissable du trottoir.
Pensez-y, les étudiants retrouvés noyés ont pour la plupart été laissés par leurs collègues. Pourquoi ? On fait la fête ensemble mais on ne prend pas toutes les précautions pour pouvoir à nouveau la faire la semaine prochaine ? Alors cela endeuille des familles, qui créent des associations, demandent des mesures... Elle est toute trouvée la mesure : devenir responsables, pour ceux qui ne le sont pas.
Je n'ai pas une grande connaissance des codes et rituels sociaux. Moi qui suis persuadé qu'un gramme d'alcool pourrait me tuer (petite nature, oui). Mais depuis quand majorer les risques de cancer et vomir, se sentir mal, est un avantage post-fête ? J'ai des tas de collègues qui font la nouba raisonnablement, qui sont encore prenables en photo durant la soirée, la nuit, sans forcément développer un strabisme comique, ni des sourires niais.
Un des vendeurs du marché sur les quais le dit bien : "c'est malheureux". Nos élus font une moue triste à chaque nouveau drame. La plupart des personnes que je croise, du vendredi au dimanche matin en allant bosser sont ronds comme des queues de poêle. Pas un ne tient debout ou ne profère pas de parole insultante. Pourquoi ?
Imaginez également que la jeune femme se soit un peu plus défendue lors de la proposition de sexualité orale de ce jeune homme, qui devant son refus aurait été choqué par la privation de ses désirs, et aurait forcément dû et pu répliquer (ironie, hein). Imaginez la bouteille dans la tête du bambin. Ou imaginez-la dans la mienne, à cinq centimètres près.
Je n'ai déjà pas tellement de confiance en l'humanité, que ce soit pour son existence ou sa potentielle survie dans un monde déjà bien mal barré mais franchement, il y a des comportements qui sont à modifier. Pensez aux parents endeuillés, pensez à vos futurs cancers de l'estomac, faites ça raisonnablement.
La société vous chagrine, vous avez envie de dépasser les limites sociales et de dire "fuck" à tout ? C'est humain, mais vous vous mettez, comme les autres, en danger.
On a déjà une faune bien atteinte dans nos rues, pour qui le plaisir est un cran au dessus dans la perversité et l'horreur. N'en faites pas partie, restez le futur humble de ce pays. Et pensez que quand on finira par repêcher le dixième jeune dans la Garonne, que des compagnies entières de CRS empêcheront toute entrée dans les établissements de fête, et toute consommation à l'extérieur, sous peine de procédures, la fête sera là, bien plus gâchée qu'avant.
Encore une fois je passe pour un vieux con, mais pensez que des abrutis comme le jeune homme au regard intelligent de ce matin ternissent l'image que les autres ont de nous, les jeunes qui seront bientôt parents, responsables. Pensez que même si nous baignons dans le spectre de cette "génération Y", si nouvelle et importatrice de codes ayant subi une réingénierie complexe et loufoque pour nos aînés, nous restons des jeunes, et qu'il ne faut pas fiche en l'air le peu d'estime que l'on peut nous apporter.
Et ca me ferait potentiellement mal de retrouver encore de nombreux exemplaires de feuilles A4 "Disparu" ou "Avis de recherche" dans Bordeaux. Parce que l'on sait ce qu'il advient des gens en photo sur ces affichettes. Et que je veux encore profiter des quais de cette ville, qui apporte tant, sans devoir trouver le seul point de vue sur l'autre rive qui n'est pas barré par un grillage électrifié de deux mètres de haut.
Prenez-soin de vous, des autres. Pour vous, pour vos proches, pour votre futur.
Prendre en soins/Prendre soin, une différence subtile...
Il y a quelque chose qui chaque jour me vrille l'estomac, c'est d'entendre une infirmière (ou une aide-soignante) dire de but en blanc "j'ai pas le temps". Ce petit refrain très symbolique de la catastrophe qu'est actuellement et qu'est en train de devenir le système soignant français, dans sa technique chronique du "moi aller plus vite, peut-être dans le mur, mais moi gagner plein d'argent".
Quand on débarque en IFSI, on ne s'attend pas à travailler, après trois ans de formation, avec des infirmières qui n'hésitent pas à vous pousser (physiquement), ou à accélérer un mouvement qui pourtant est douloureux pour le patient. Et pourtant ce n'est que la partie visible de l'iceberg.
Actuellement, dans notre si beau et si jalousé système de soins, on ne prend pas soin, on prend EN soins. Quelle différence ?
L'infirmière qui sur sa planification de soins, voit se répéter sept fois le terme "PST" signifiant qu'elle doit refaire un pansement, selon un processus long et protocolisé : sortir un "set" à pansement, réaliser une détersion, réappliquer un pansement, faire des transmissions détaillées, ne va pas prendre d'autre décision, malheureuse certes, de se dire : "Il faut que telle tâche soit terminée à telle heure." Le seul souci, c'est que dans cette ligne, représentant graphiquement une chambre, il y a un patient. Qui est douloureux, qui ne peut pas se laver seul...etc.
Il faut alors également accomplir ces soins d'hygiène en plus, ou les déléguer. A un autre personnel, débordé. C'est ça, prendre en soins, on prend la personne dans son ensemble, mais un ensemble un peu vitriolé par le fait que madame l'heure commence à sacrément nous asticoter en avançant plus que de coutume.
A la différence de certains lieux, comme certaines maison "de repos", où l'on peut vraiment prendre soin des personnes. C'est à dire, leur proposer l'entière disponibilité de moyens et de personnels pour pouvoir prendre soin d'eux, les écouter et les accompagner. Ici, peu de personnes pour leur dire gentiment mais fermement "faites ca s'il vous plaît", un regard sur la montre, mais des personnes qui ont le temps de se pencher sur le cas de chacun.
C'est pour cela que je ne pourrais jamais travailler dans certains services. Alors oui, évidemment, on nous propose de dire au patient "là je ne suis pas disponible, je repasserai plus tard". Mais c'est assez, voir trop, idyllique. Entre temps, la collègue pourrait avoir eu besoin d'un coup de main, le téléphone aurait pu passer par la fenêtre avec sa sonnerie stridente, et une nouvelle mer...euh, péripétie, aurait pu vous forcer à changer une nouvelle fois vos parcours de soins.
Prenons par exemple une situation on ne peut plus représentative, qui me donne certains matins la nausée de la prise en charge telle qu'elle est en France. Je m'occupe d'une personne assez confuse. Le genre de personne que tu dois faire manger (et assez lentement), que tu dois laver, et appareiller avec un embout pénien pour recueillir les urines. Le genre de patient chez qui les ordres simples sont aussi compris qu'un théorème de Pythagore en javanais. Petit à petit, je me rends compte que cette personne, bien malgré elle, m'énerve. Elle traîne, est totalement passive, alors qu'elle a des capacités, elle prend trop "de temps" à prendre en charge.
Allez-y, expérimentez ce frisson dégueulasse et innommable qui m'a moi aussi traversé quand je me suis pris en pleine poire la main du patient, qui ne comprenait pas pourquoi je lui plaçais le pénis dans un genre d'étui pour pas qu'il ne mouille le lit, malgré mes multiples explications. Je commence à considérer les personnes comme des demandes de soin, d'objectifs...
Et le pire, c'est que je ne suis pas le seul. Il faut "prendre en charge", "faire les soins", elle est où la dimension humaine ? Aux quatre mots que tu échanges avec ce pauvre type que tu vois quatre fois la journée, dont trois pour y transpercer la peau avec une aiguille ? A ce tensiomètre hyper bruyant que tu utilises dans le service en demandant poliment aux patients alors monitorés de "ne pas parler sinon la mesure va être brouillée". A cette dame qui va probablement pas tarder à remplir ses poumons de liquide, exténuée par des actes techniques à outrance depuis trop d'années, mais à qui ta petite main sur son épaule en signe de réconfort aura autant d'effet qu'un suppositoire glycériné sur une diarrhée explosive ?
Je suis pour un rêve, une autre vision des soins. Une vision Suisse par exemple. Où le soignant n'a pas une charge de travail irréaliste et basée sur le profit, toujours le profit. Trois, quatre patients à prendre sous son aile, et à vraiment pouvoir accompagner. On croit souvent en débutant la formation que l'on va pouvoir aider tout le monde, et on se rend vite compte que l'on a tord, puis que l'on ne pourra peut-être jamais faire marche arrière sans être mal vu.
Alors oui, je plaide coupable. Ma toilette ce matin, de ce monsieur confus et asthénique a duré longtemps. Seulement je lui ai parlé, je l'ai massé, car il était douloureux, je lui ai lavé les dents, je l'ai rasé, je l'ai stimulé. Cela m'a été reproché. Pas ma prise en charge, mais le fait qu'il ne fallait pas prendre autant de temps. Mais le souci est que je ne peux pas, malgré l'approche des beaux jours, rassembler "mes" patients dans le jardin de la clinique et les laver au jet d'eau. Ce serait convivial, rapide, mais non.
C'est quand même étrange aussi que dans certains services, cette prise en charge défaillante tout de même sur ce point de vue, ne soit pas améliorée par l'embauche d'un ou plusieurs personnel(s) supplémentaire(s). On va bien pouvoir apparemment embaucher dans d'autres secteurs malgré les finances françaises, alors pourquoi pas dans une des branches la plus sous peuplée et la plus demandeuse selon les besoins des français ?
Comment expliquer que je doive rester plus longtemps que mon temps de travail chaque jour pour par exemple nourrir une personne que personne d'autre ne fait manger (voir Diète hospitalière) ? Ma considération innocente du bientôt jeune diplômé est-elle encore trop angélique ?
J'envisage de plus en plus que quitter ce bateau en train de couler, de partir avec mon canot de sauvetage et ses plats lyophilisés, vers le milieu que j'ai défendu lors de mon entretien professionnel avec une formatrice (voir : Et toi, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?). Ok, tous ceux qui bossent là bas sont traités de feignants finis, mais au moins tu es libéré de bon nombre de chaînes paralysant ton action soignante.
De plus, un des mes patients actuels m'a fait une offre "que je ne peux pas refuser", sur son lieu de travail, avec une liste presque indécente d'avantages, passant par des week-ends de formation sur les nouvelles technologies soignantes, des formations sur l'humain, les pathologies, l'accès à du matériel de pointe, la "vraie" pluridisciplinarité... Le tout enrobé de vraie représentation du travail infirmier, et de sa perpétuelle réévaluation, et correction.
Et comme me disait un patient "faut être con pour bosser le week-end". Je pense que c'est déjà une ineptie en France que de vouloir bosser en fin de semaine, avec tous ces soulèvements populaires dès que l'on met côte à côte les mots "travail" et "dimanche", ou cette propension à faire lever les travailleurs plus tôt le dernier jour de la semaine parce que les transports en commun n'incluent pas dans leur équation bancale le fait qu'il se pourrait que certains aillent se faire payer grassement 0.66 cts de l'heure en allant bosser ce jour, à 6 h 30.
Alors jouons leur jeu, conjuguons notre envie de bien faire, à cette envie de ne pas avoir à tout le temps regarder sa montre ni regretter des actions passées, ou à venir. Prenons le temps, décidons de notre milieu de travail, et n'engageons plus notre (futur) diplôme chaque jour, "parce qu'il le faut si tu travailles ici". Merde à la fin, changeons nos soins, changeons notre vision des choses, changeons de cap avant d'aller tartiner ce si joli mur avec nos organes internes. Prenons le temps de voir ce qui est important, ne rejoignons pas les rangs si fournis des soignants-machines. Pas ça, s'il vous plaît, pensez aux patients.
Le best-of de la conception du TFE
Aujourd'hui, j'ai déposé dans les mains d'une secrétaire que je n'ai que rarement vu à l'IFSI, un petit bébé vagissant et n'ayant pas encore fait le petit rototo rituel post prandial. Ce bébé, c'était mon fiston, je l'ai nommé Thibaut François Edouard. Oui, TFE, pourquoi ?
Enfin ! Certain(e)s ont pu crier leur joie, ranger leur bureau de la tonne de livres et de papiers qui l'encombrait, c'est fait, le TFE est donc rendu. Conception, impression, reliage, largage...il s'en est passé des choses durant sa conception. Personnellement, à part les instants où j'avais plus envie de me bouffer les feuilles une par une en me frappant la tête sur le bureau, j'ai trouvé l'expérience intéressante. Et il y a des moments qui valent de l'or...
Je vous propose donc un petit best-of de ce qui a pu se passer d'amusant, insolite ou même surprenant, durant ces quelques mois de gestation de ce pavé.
Pour le réaliser, je suis par exemple aller voir des patients, en gastro-entérologie, vu que mon sujet est la prise en charge des patients colostomisés. L'un d'entre eux me fait bien comprendre, qu'avec sa femme, de 28 ans, il n'a plus les mêmes rapports sexuels. En effet, la colostomie est un abouchement chirurgical du côlon sur la paroi de l'abdomen. Du coup, pour imager, il y a le côlon, avec une ouverture à l'extérieur sur le ventre, couverte par une poche, qui se remplit des selles du patient, au fur et à mesure. On comprend pourquoi sa vie sexuelle a été bouleversée.
Il commence à me parler de ses "nouvelles pratiques". Ma question de base était "êtes-vous satisfait de votre prise en charge ?" Il se met à me parler des positions acrobatiques qu'il entreprend avec sa femme, et me demande même si je veux voir comment ils se placent pour le faire. Je refuse poliment, il se met à me dire que "ce n'est pas sale, c'est la nature !" Finalement, son côté un peu excentrique n'a pas trop collé avec les questions posées, ses réponses ne permettaient pas vraiment une analyse, à part pour "les champignons ça me remplit la poche de gaz" ou "dès fois je m'amuse à remuer ma poche, ça fait un bruit marrant"...
J'ai aussi parlé à des personnes très très âgées. Du genre pour qui un homme en blouse blanche est forcément un "docteur". Les dix premières fois, tu leur dis poliment, mais les autres fois, lassé, tu laisses passer. Et quand la médecin à côté de moi prend la parole, pour détailler un peu plus les antécédents du malade, il lui fait un geste énergique en lui disant : "Mais tais-toi voyons ! Le docteur était en train de parler !" C'est aussi le genre de patient qui ne répond plus à tes questions quand il voit le plateau repas avec sa purée arriver, ou qui est distrait par l'arrière train de l'aide soignante qui vient pour le faire manger.
J'ai aussi vu un pharmacien, un poil blasé de son métier, qui consiste en fait à déballer des caisses et des caisses de produits toute la journée, qui me parlait entre deux soupirs qui révélaient un fort attrait pour le chorizo mal digéré, que "les stomisés, c'est des patients sympas. Ils cherchent toujours à comprendre les nouveaux modèles, les poches... C'est pas ces petites mamies qui veulent quatorze sortes de crèmes pour s'hydrater, se tonifier ou paraître plus jeune !"
Parfois, c'est pas l'homme qui devient stupide, c'est la machine. 14 mars 2012. Je reviens d'une nuit de stage en neurologie. Je suis sur les rotules, et je ne souhaite qu'une chose, regarder les infos sur internet pour m'abrutir, mais m'abrutir de manière calme, posée, avant de m'enfoncer dans le matelas pour dormir. Ecran noir, écran bleu, plus de données. Disque dur qui lâche. Après avoir lâché une vingtaine de jurons sympathiques, je passe deux heures à récupérer des documents à la petite cuillère, dont quelques bouts du TFE, presque mort né alors... Depuis, c'est double ou triple sauvegarde, pour éviter les coups bas !
Et il y a cet inénarrable médecin diabétique, qui louchait sur mon paquet de bonbons gélifiés crocodiles, qui en bavait presque, et qui m'a demandé si il pouvait en avoir "un demi seulement" durant notre échange... Il a tendu la main, a savouré son demi mammifère, et j'ai senti au son de sa voix qu'il venait vraiment d'être heureux. Courage docteur, je ne pourrais pas éviter de m'empiffrer de ces gélatines à base de cartilages de porc broyés et de colorants alimentaires cancérigènes, c'est trop bon !!
Mais la palme presque d'or de ce mini best-of, revient à cette personne, que j'ai croisé du coin du regard, dans le tram, très tôt le matin, et qui avait l'abdomen très gonflé (météoritique). Il me semblait étrange qu'il soit aussi "difforme", alors j'ai observé ce petit bout d'homme, se débattre avec son pull, son tee shirt, pour finalement voir une stomie, qu'il a malaxé pour voir si elle était pleine ou pas. Le type en face de lui n'a pas trop apprécié ce spectacle à 6 h du matin, mais c'est le risque du métier !
Quand même, quand j'ai rendu ce petit pavé ce matin, j'ai eu deux ressentis : le premier "OUAAIIIIS ca y'est ! Fini la prise de tête ! On a gagné, on a gagné !", le deuxième : "Attends refais une relecture, je suis pas sûr du résultat final..." J'imagine que c'est la même sensation que quand on sort de quelque chose de vraiment pénible. Un peu comme quand tu fais un lavement à un patient et qu'il te dit "c'est un grand soulagement". C'est la poignée de gravillons sadiques qui vient de te ruiner les pieds depuis plusieurs mois, c'est l'étiquette qui te grattait depuis trop longtemps déjà, l'ampoule qui te titillait comme jamais... C'est un autre poids qui s'en va de cette formation.
En attendant que nos formateurs lisent nos romans, il est temps de faire une petite pause cérébrale. Retrouver le goût des choses simples, et ne plus s'en vouloir pour rien, parce que l'on prend juste un petit moment pour aller se promener, alors que le travail attendait !
Il faut profiter de cet "état de grâce, parce que dans à peu près un mois, c'est la guidance qui se profile, et là, ca ne va pas être du tout la même tisane, surtout pour ceux n'étant pas forts à l'oral... N'y pensons pas tout de suite, restons efficaces en stage !
DIète hospitalière...
Ne nous cachons pas de cette vérité vraie, ne fermons pas les yeux sur cette délicieuse ironie : nous vivons tous dans un monde où tout va parfois très mal. Mais on accepte. On autorise, on devient très laxiste. On ose même.
Je ne sais pas comment vous allez prendre cet article, et honnêtement je suis juste là pour donner un avis qui est le mien, n'allez pas le prendre mal ou à l'envers, lisez juste ce qui suit.
Je suis actuellement en stage, donc, et participe comme d'habitude au "tour". Le soir, on distribue les cachous, on remplace les perfusions, on demande si la personne a eu des gaz, si elle urine bien, etc... C'est également le moment où l'ASH, l'agent de service hospitalier, distribue les repas.
Et là, normalement, dans tout esprit normalement constitué, et non déficitaire de quelques paquets de neurones, vous avez une petite idée de la manière dont doit être disposé le plateau repas à un patient. De manière à ce qu'il puisse manger, bravo, vous gagnez une coloscopie gratuite !
Je passe dans la chambre d'un monsieur dont l'état est très altéré, et je vois la petite table dans un coin, avec le plateau posé dessus, à plus d'un mètre du lit, tous couvercles posés dessus, rien d'ouvert ni de coupé. Le monsieur lorgnait sur son bout de rôti dont la fragrance bovine lui titillait les naseaux. Il me jette le regard du chat potté dans Shrek, je comprends de suite qu'avec sa jambe amputée, il ne va pas sauter du lit pour aller manger. Je prends le temps de le remonter dans le lit, de relever sa tête, de déballer son potage, son plat principal, son fromage et son yaourt.
Evidemment, deux chambres plus loin, même cinéma. Le plateau à perpète les birouettes, avec le patient qui, plus désorienté, ne se rend compte de rien. Personne ne l'a aidé hier. Est-ce que cela veut dire que l'ASH a ramassé le plateau intact et a tout foutu à la poubelle sans même qu'une petite ampoule, soit-elle de 20 watts, éclaire les tréfonds de sa conscience ?
Je déballe tout de nouveau et explique à l'infirmière que je vais le faire manger. Romain la bonne pomme, énième ! Pas d'aide soignant disponible, ce serait trop beau. Je m'attèle donc à la délicate phase du "on y va doucement sinon tu vas faire une fausse route et le potage va finir dans tes poumons". Je constate que son repas n'est pas en "mixé" mais en normal. Une erreur des cuisines. Un monsieur qui a du mal à manger sa soupe sans tousser, se trimballe donc une super tranche de viande dans l'assiette, entière. Mettant de côté l'envie de me coller la main en plein sur le visage, en marmonnant "mais qu'est-ce qu'ils sont c*ns !" Je demande à l'ASH, qui rentre d'ailleurs dans la chambre pour remballer le plateau, si elle n'a pas autre chose. Elle me donne plusieurs yaourts.
Alors j'ai tenté. Je n'ai pas fait mes transmissions, à la fille de nuit (quelqu'un d'autre s'en est chargé), j'ai tenu la fourchette d'un homme qui n'aurait sans doute jamais mangé sinon. L'aide soignant m'a été décrit comme "parti se changer". Et si il n'y avait pas eu d'étudiant ? Il faisait comment le monsieur ? Il jeûnait ?
Des choses élémentaires comme celles-ci me piétinent le moral depuis trop longtemps. C'est des patients, hospitalisés, ils ne sont pas là en pleine forme, ils souffrent, ils doivent être aidés. Heureusement qu'ils ne sont pas une dizaine à faire manger d'ailleurs, plusieurs sont autonomes.
Alors je suis resté, trente minutes supplémentaires. Après mon temps de travail, pour donner la becquée à ce monsieur. Et je suis sorti, ensuite, sous le regard surpris du reste du personnel, qui me croyait parti. Non, j'ai fait le boulot de quelqu'un d'autre, je ne suis donc pas parti.
Après on s'étonne que les patients soient demandeurs, qu'ils réclament, qu'ils soient même agressifs. Faites moi le coup un jour de me faire jeûner comme ça, vous verrez comme je deviens !
Vous qui êtes étudiant(e)s, vous qui êtes professionnel(les), faites un tour de vérification, au moins pour vous assurer du confort de vos patients. On ne laisse pas ça aux autres, c'est d'abord le patient qui en souffre. Et pensez que le jour où un patient un peu faiblard, alléché par l'odeur si prenante de son assiette, qui va vouloir en manger, et qui, faute d'une bonne installation, va s'étouffer et faire un arrêt, ce sera vous que l'on viendra taper.
C'est comme ceux qui soufflent dès que "la chambre du fond sonne, il joue encore sa comédie" ou "il m'énerve celui-là, à toujours se pisser dessus". Oui, c'est pas le plus plaisant de se "taper" avant de sortir du boulot un changement de lit chez un patient ayant eu des selles liquides jusque dans le dos, ou d'aller répondre une énième fois dans la journée à cette chambre du fond...mais c'est un boulot usant, on a été prévenus !
Et je gueule aussi, mais pensez qu'un jour, le plus tard possible j'espère, nous serons peut-être à leur place, la tête ailleurs, après un problème de santé. Et alors j'espère vraiment qu'à cet instant, la personne à l'autre bout de ma cuillère sera aussi compréhensive, et attachée à bien faire son métier. Croyez moi, ça court pas les rues, autant entretenir ceux qui y sont déjà, et/ou qui vont y être, car c'est une denrée rare, pas une main d'œuvre... Merci à vous.
Dis moi, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?
En trois ans de formation, on a largement eu l'occasion de scruter de nos petits yeux d'étudiants, infirmier(e)s en devenir, les différents modes, ou lieux d'exercice qui s'offraient à notre technique balbutiante. D'une part avec nos propres expériences (heureuses ou malheureuses) de stage, d'autre part avec les "on dit". Les collègues qui par exemple te disent "oh mais il est supeeer ce lieu, je vais y postuler !" Et toi quand tu y arrives tu découvres une vingtaine d'infirmières avec la gueule de bois de l'emploi, qui te jurent dès ta première heure de travail que "si c'était à refaire, je ferai autre chose". Ambiance.
Pour papoter dans la joie et l'allégresse de ce que l'on souhaite faire, dans notre futur professionnel, et surtout dans quels lieux, était organisé un oral comptant pour une évaluation, auparavant représentée comme optionnelle.
Evidemment, quand j'ai échangé avec différents professionnels de santé, qu'ils soient hostiles ou non à ma présence, quand j'ai osé leur dire : "j'aime bien le milieu de l'entreprise", car oui, c'est ce que j'aimerai bien faire, j'ai eu l'impression de lire sur leur petites têtes un sourire moqueur.
Car oui, pour une infirmière diplômée, qui a déjà de la bouteille, pardon, de la perfusion, si tu ne vas pas dans un service technique, c'est forcément pour aller te la couler douce. Chacun ses passions, j'ai plus de 300 articles sur ce blog en plus de trois ans, je pense que j'ai déjà assez étalé mon point de vue là dessus. Quand je vois l'organisation de certains services, le peu de considération envers les personnels (2e profession préférée des français mes fesses...) et l'acharnement quasi militaire du turnover imposé par une administration composée de personnes n'ayant souvent aucune appartenance propre au métier...c'est comment dire, chafouin.
Et pour tout vous dire, le travail en service semble être à la portée d'une seule catégorie de personne : celui ou celle qui hurlera le plus fort. Comme ma petite voisine d'une dizaine d'années, qui dès qu'elle doit communiquer avec sa mère, fait jouer ses cordes vocales à pleine puissance. Que sa môman soit deux étages plus bas ou à côté d'elle.
Le problème ne s'arrête pas là, je sais bien que tous les secteurs d'exercice sont "contaminés" par ce problème. On l'entend bien durant les pauses cafés. Ca tape sur les patients, les soignants, la hiérarchie. Comme dans la vraie vie, des sourires par devant, des injections intramusculaires dans la fesse de haine par derrière.
Quand je fais mes petites transmissions en service, j'ai toujours un ressenti haineux envers ces personnes qui dès que tu prononces un nom, d'un membre de l'équipe, sort une petite vanne, ou une petite pique à son égard. On est censés bosser ensemble ou bien ?
Et quand on voit l'état politique de la France dans ce domaine, on peut légitimement s'inquiéter, dans quelques mois, que ce soit l'un ou l'autre des candidats qui passe, pour notre futur métier. On est encore loin de ne plus voir de "toilettes" au lait hydratant, ou de changement de pantalon sur personne souillée sans laver la dite personne.
Enfin bref, avant de pouvoir vraiment l'ouvrir au travail sans se faire cribler de remarques désobligeantes à base de "t'es un stagiaire de la réforme, tu sers à rien, va faire tes toilettes", il était temps de compléter cette unité d'enseignement et de poursuivre cette route très sinueuse vers le futur...
J'arrive donc dans un tram blindé, surprenant pour cet après midi. Beaucoup de touristes, beaucoup de tongs et de chemises à manches courtes. Le soleil est revenu à Bordeaux après une grosse dizaine de jours d'absence, et il fait grimper le mercure à plus de 26 degrés. Entre deux suffocations, je retrouve avec une joie non dissimulable l'IFSI, qui m'avait sérieusement manqué durant ce début de stage. Je retrouve le petit salon du premier, quelques têtes connues, et plein d'autres...
Effectivement, des deuxièmes année, s'étaient mixés à des candidats à l'oral du concours infirmier. Ah, les jeunots, les "chtis biloutes", ceux qui nous ont entendu parler, qui ont probablement des étoiles plein les yeux, et qui stressaient de passer cet oral de sélection...attendez la soutenance du TFE avant de vraiment craindre le pire :)
Je retrouve quelques collègues, avec qui je papote en attendant, devant la porte de la formatrice qui allait me faire passer l'épreuve. Tout le monde est ravi, de voir d'une, la fin d'année se dessiner, et de deux, de passer les dernières épreuves, peut-être de notre vie. Honnêtement je ne me suis pas posé la question. J'attends la nuit de la veille des résultats pour ne faire qu'un avec mon matelas et nécessiter l'intervention de pompiers pour me dégager de là...
La porte s'ouvre, je rentre, je prépare mes petits brouillons. Je me dis que quatre feuilles pour dix minutes d'exposé ça doit paraître beaucoup. Je tente d'alterner les regards pour ne pas que la formatrice pense que je débite mon texte en regardant passivement ma feuille. Déjà, première bonne nouvelle, je suis un peu isolé, en parlant d'entreprise.
Car oui, nous étions deux sur plus de cent cinquante à vouloir y travailler, forcément, c'est un peu de changement dans cet océan légitime de services en tout genre. Je m'applique à bien souligner que malgré ce que l'on en dit, ce n'est pas le royaume des biaiseux et des traîne la patte, et qu'il y a du boulot. J'en profite pour glisser une petite allusion qui pour moi était assez risquée : "les horaires sont également très proches de celles de bureau, ce qui me permettrait de profiter de ma seconde passion". Je parlais évidemment de l'écriture. La formatrice me demande l'adresse du blog, je suis heureux de pouvoir la lui donner. Articulation réussie, je prouve bien malgré mes craintes que cela peut être une bonne raison, pour enrichir mon travail. Ma réflexion. Et mes articles avec des photos de chat en une :)
J'insiste également sur le côté relationnel en entreprise, le stress à gérer, mais aussi la prévention, les soins d'urgence, la métrologie, le maintien du travail pour les personnes en difficultés, la veille sanitaire, l'élaboration de protocoles...j'ai pas l'impression de lambiner en décrivant tout cela. Par contre j'appréhende le facteur temps. J'arrive juste avant la fin du délai imposé à boucler mon speech.
J'en ressors un peu crevé, j'avais très peur de donner l'impression d'un type lambda qui veut éviter le système dans lequel on nous a tant bourré pour nous y faire entrer, mais non. J'ai évidemment bien spécifié que ça n'empêchait nullement un retour dans un service normal en cas de besoin. Parce que oui, ce n'est certainement pas ce à quoi je vais m'adonner durant les 40 prochaines années. Je vais sûrement alterner, picorer, voleter de mes petites ailes de gros moineau, vers d'autres branches. Profitons-en, on a un diplôme (de plus en plus) fait pour cela.
Il reste 78 jours avant le (certainement) diplôme. On est tous en train de se ronger les ongles des membres supérieurs et inférieurs (ou que d'en haut, pour les moins souples), avec une seule certitude : il faut l'avoir. Montrer que ce que l'on défend, parfois sans trop en informer nos référent(e)s, notre profession, qui paraît si bouleversée par rapport aux anciens standards qu'ont connu nos aînées en service. La tempête à grondé dans nos oreilles pendant trois ans, et croyez moi que l'on va se faire une joie, si tout va bien, vers la mi-juillet, de prouver à tous ces aigris et haineux, que oui, nous serons bons et appréciés dans notre travail. Et que si ça ne plaît pas, la porte leur sera très accueillante.
C'est vrai quoi. On a un rêve, on a une ambition. Echouer si près du but serait une grosse déception. On en a vu des oraux, des travaux de groupe ou sur table, des stages épuisants...on y est presque, et ça va être génial !
Les petites histoires à raconter pour se couper l'appétit, après une dure journée de boulot !
Il y a des fois où raconter sa journée, ne devrait pas se faire devant un bon repas, mais devant une bassine, avec du sirop d'ipéca pour bien tout rejeter. Des journées comme celles d'aujourd'hui, toujours en chirurgie urologique et vasculaire, où les plaies les plus impressionnantes alternent avec les autres petits soucis du quotidien infirmier.
Prenez le premier des cas que j'ai eu à voir ce jour. Une dame, d'une gentillesse inimaginable, souffrant d'une maladie artéritique. Comprenez par là qu'irrémédiablement, on va devoir procéder à des amputation de ses membres. Ici, c'était la jambe gauche, coupée juste en dessous de la rotule, dont il fallait faire le pansement. La plaie est énorme, et est cachée par un "absorbex" une sorte de protège lit absorbant.
Quand l'infirmière "déballe" le moignon, j'ai un petit choc visuel, d'office. Les points, rassemblant le surplus de peau sur une cicatrice un peu boursouflée, font ressortir le côté horrible que peut avoir une cicatrice. La bonne cinquantaine d'agrafes que la patiente a de fichées dans la peau jusqu'à l'aine font aussi partie de l'aggravation du tableau.
Elle souffre, elle bouge comme elle peut ce bout de viande qui gigote de manière incomplète devant mes yeux. J'aimerais aider mais toute tentative est vouée à une autre douleur. Je scrute alors les gestes de ma tutrice. Longtemps, je me suis demandé quel visage pouvait avoir la souffrance post-op. J'en ai un tableau très détaillé depuis le début de ce stage, et c'est tant mieux, c'est beaucoup plus intéressant de se rendre compte de ce genre de choses dès le départ, et avant d'être, je l'espère, diplômé.
Autre situation, quelques chambres plus loin, quelques minutes avant les transmissions du soir, ou le moment où tout fout le camp généralement dans le service. Patients qui hurlent, qui se déperfusent... Ici c'est un patient très âgé qui se met à claquer des dents et à trembler (avoir des trémulations). On lui prend la température, 38, 5° ! Mais oui, une petite infection bien comme il faut ! Le médecin, très pro, double la dose de patchs anti-douleur, et demande à ce que l'on nettoie la zone avec de la Bétadine, avant de laisser "dans quelques jours le pansement à refaire".
On est du même avis, avec l'infirmière, ça ne sert à rien. La plaie en question à nettoyer est un doigt de pied, dont l'amputation a rendu le membre entier noir et froid, donc mort, nécrosé. Je pars donc avec le chariot et le set à pansements dans la chambre, et j'essaie de me glisser entre ses orteils avec mes compresses et mes pinces, sans le faire hurler, durant ses petites hallucinations. En passant avec ces dernières dans un repli, il y a un petit bout dur de chair qui tient juste avec un petit lambeau dur et croûteux, qui s'accroche dans les fibres de ma compresse.
J'ai juste le temps d'avaler ma salive et de respirer un grand coup. Je décolle doucement mon attirail, je repasse délicatement, le même petit bout de chair mort frotte, comme si il allait se détacher et rouler sur le lit. Cette pensée me fait remonter ce que je croyais être une légende urbaine, quand en 2010, en chirurgie, cette fois viscérale, j'avais retiré une chaussette à un monsieur sans domicile fixe, et dont toute la peau avait suivie, collée...On retrouve de tout parfois...
Aujourd'hui j'ai dû raser pour une opération qui finalement n'aura pas lieu, faute de places, un monsieur. Il m'a confié que si la "petite blonde" le rase, l'aide soignante, il aurait une érection. Je prends alors le monsieur en soin pour lui éviter une telle chose, source de stress avant un tel programme (même si certains papys aiment bien ça). Je commence à raser avec la tondeuse chirurgicale, et je vois son sexe grandir. Je lui demande si il veut que j'arrête, il me dit non, reste silencieux, gêné. Je le suis aussi, je n'avais rasé que des femmes pour le moment dans mon parcours, et à part une personne de 74 ans, personne n'avait eu de réaction.
Il m'avoue ensuite à demi mots que cette zone lui est très sensible (comme tous les garçons, quand on touche à leur paquetage), et que le passage des lames de la tondeuse lui était insoutenable, qu'il ne voulait pas me le dire.
Il avait alors pensé à sa petite femme, la seule, l'unique, qui l'avait accompagné dans toutes ces épreuves, depuis si longtemps. C'est ce qui avait annihilé la douleur, qui l'avait remplacée par un simili stimuli érogène. Comme quoi chacun a ses propres trucs pour pallier à la douleur.
Cela n'en reste pas moins une expérience assez spéciale, pour qui n'est pas habitué à voir la nudité, la souffrance et le milieu hospitalier presque tous les jours. Je vous assure que parfois, même en étant immergé dedans, on trouve ça space !
Dernier petit cas, pour rigoler, de toutes façons si vous avez l'estomac sensible vous avez déjà tout rejeté, vous n'aurez pas de soucis pour la suite. Dans un autre stage, je fais un pansement complexe sur une dame (très) obèse, ayant ce que l'on appelle un "tablier", un repli de peau et de gras imposant. Le trou béant de la plaie s'y trouvant a du mal à cicatriser, c'est purulent et on doit se mettre du vaporub (vous savez, ce que l'on se met sur la poitrine si l'on est enrhubé) sous les nasaux pour éviter de défaillir... Avec mes jolis gants stériles, je plonge des compresses pour évacuer le tout venant, sous les yeux de l'infirmière déjà accoudée à la fenêtre, la sueur au front.
Et à un instant, une aide soignante tourne d'une manière différente la bedaine de la patiente. On entend un "gleursh", le même bruit qu'un ventre plein d'eau, et un gros écoulement séro-sanglant (des sérosités, de l'eau, du sang) se produit. La dame, surprise de cet afflux chaud et massif, croit "qu'elle se vide", elle panique. Elle ne voit rien mais baigne dans le pus mélangé à ce liquide aqueux/sanglant terriblement puant. Tout de suite, on éponge, on tente de boucher avec des compresses.
Après avoir épuisé l'écoulement avec un coût en compresses dépassant le PIB d'un petit pays, le chirurgien nous félicite. Il ne souhaite pas toucher la plaie mais nous félicite, en nous demandant la prochaine fois que l'on fait un soin de cet ordre de bien aérer avant parce que là "ca pue, c'est resté trop longtemps fermé ici". La poignée de compresses humides que j'avais dans la main aurait bien servi à la patiente pour le calmer, d'un subtil envoi sur le nez.
Voilà, c'était la compil' spéciale digestion. En attendant, si je ne suis pas débordé par le boulot, résumé demain d'une des dernières évaluations, sur le projet professionnel. Avec un thème qui va détonner dans les chaumières. Affaire à suivre, rendez-vous demain...
Rome ne s'est pas faite en un jour. La technicité d'un étudiant non plus.
Ces nouveaux jours de stage, baignés dans une atmosphère de quasi-fin du monde biblique, avec toute cette flotte et ce vent, ont été très peu redon-dant (ha ha). Au contraire, on a attendu de moi plein de choses, peut être trop vite, peut être trop tôt. Mais j'en ai aussi pris plein mes hémisphères cérébraux, avec des tonnes de manipulations et de connaissances, que je n'avais jamais vues auparavant.
Comme à l'accoutumé dans l'apprentissage, au cours des stages, arriver dans un lieu, où l'on ne possède pas tout le petit confort d'un service de médecine classique fait mal au derrière, très rapidement. Ici, pas de planification informatique, ni de petite case à cliquer pour vérifier les traitements, d'ailleurs faits par la "fille de nuit". Non, ici, c'est une plannif' roots, en papier, avec des classeurs papier. Le deuxième jour j'ai regretté un certain hôpital militaire et ses tablettes tactiles portatives à 3000 € l'une, qui permettaient, à la manière d'un Ipad magique, de noter les tensions, de surfer sur le Vidal...
Alors évidemment, quand on retombe dans des dossiers non informatisés, il faut un temps d'adaptation, pour être sûr de ne pas faire d'âneries, qui seraient alors très graves (certains patients ont quand même eu des interventions chirurgicales très agressives). Mais cela rentre petit à petit. Ce n'est pas pour rien, que l'on parle de deux semaines d'adaptation. DEUX SEMAINES.
Pareil pour les premières manipulations de redons, ou de points à enlever. Quand on tripote le mannequin en plastique de l'IFSI, on peut les retirer sans trop de craintes. Mais quand ce grand facétieux de chirurgien a très fortement serré le nœud de suture le reliant à la peau, il est évident que tu ne te vautres pas dans la peau du patient avec tes gants stériles et ta lame de scalpel. Alors oui, ça prend du temps. Mais ça rentre, l'expérience aidant. Aujourd'hui, un redon, quatre pansements, un pansement de voie veineuse centrale ont été effectués, sans difficultés particulières.
Le plus dur pour moi est certainement la quantité assez improbable d'intérimaires qui gravitent dans le service. Autant certains sont comme moi, un peu surpris, autant d'autres se jettent dans l'aventure comme Tom sur Jerry.
En service "normal" je suis très efficace. Je prends par exemple un secteur complet de malades en diabétologie, ou en neurologie. Mais ici, avec les au moins quatre patients dont je tente de m'occuper, sur les huit du secteur, c'est du plus haut niveau. Ca va, ca vient, ca sonne, les patients sont plus douloureux, il y a plus de traitements, plus de choses à vérifier.
Et la double spé du service ne facilite pas les choses. Autant je semble plus apprécier la chir vasculaire, maintenant que je l'ai approchée plus intimement, autant l'urologie me laisse perplexe, en voyant les différents patients revenir du bloc...
Il y a aussi beaucoup de choses qui me font très peur, plus qu'un redon. Je fais au moins un soin de nursing par jour (toilette). Seul souci, quand je le fais, je n'ai que très peu de possibilité de vraiment parler, de vraiment faire un soin relationnel en même temps avec le ou la patiente(e). C'est "tant" de temps, et basta, après t'es hors délai. Alors je vais vite. La personne qui a du mal à marcher, ou qui s'arrête pour commenter quelque chose durant l'accomplissement de sa toilette, ben je la pousse gentiment à continuer. J'en ai parfois mal au ventre, je m'imagine sur un tapis roulant, avec une tâche à faire avant qu'elle n'atteigne la fin de celui-ci. Ca ne me ressemble pas.
Parfois, j'ai un petit truc pour me remonter le moral. Dans certaines chambres, il y a pléthore de moineaux sur le rebord de la fenêtre. Oui, c'est débile, mais voir une boule de plumes grosse comme une balle de golf faire "tchiip" en gonflant toutes ses plumes, c'est tellement mignon que ça calme. Sauf quand ils manquent de s'empaler sur les pics placés un peu partout dehors ou de se brûler sur les canalisations extérieures.
Mais pour revenir au stage, je m'implique, je travaille. Quand je rentre de ma "pause déjeuner", je lis souvent les protocoles de soins, les fiches du service, je compare avec mes connaissances...
Le seul truc encore dommageable, après trois ans de formation, c'est que je fasse autant pitié, pour les gens ne me connaissant pas, de manière relationnelle le premier jour. Ma petite voix grave mais très peu audible, mon côté un peu angoissé mais quand même volontaire, ma relative crainte de faire une connerie (allez couper un nœud minuscule près d'une artère carotide, et on en reparle après, surtout si c'est votre premier essai) entachent le portrait d'un type banal, qui se transforme en type sympa vers la deuxième semaine, puis vers la fin du stage en type collègue... Alors j'essaie de ne pas laisser les rumeurs s'installer, les petites remarques, elles sont à effacer au plus vite, où à recentrer, pour pouvoir les comparer de semaine en semaine et prouver que "même si je suis diplômé dans pas longtemps", je ne suis pas un de ces échecs de la réforme que tout le monde déteste tout le temps.
Les patients s'en rendent compte. Les familles aussi. "Ne vous laissez pas faire" me disait l'un d'entre eux. Je joue une place en finale, en juillet. Le match pour le diplôme. Quand j'entends certaines infirmières répondre (à raison) avec une certaine ironie et violence aux chirurgiens, je me dis que ce niveau est encore à débloquer. Dommage que l'on ne puisse pas rentrer un code secret.
Maintenant que ma situation pour faire des nuits s'est déverrouillée, je vais pouvoir goûter aux joies de Bordeaux by night, durant un mois. Partager le stage est ici une bonne manière de faire la comparaison entre le jour agité et la nuit complexe mais plus calme. Une manière de devoir rejouer ma crédibilité professionnelle une nouvelle fois, pour enfin faire taire ces rumeurs qui me font beaucoup de mal. Je m'implique, je progresse. Mais à mon rythme. Troisième année ou non. Je n'ai pas vocation à gérer le service le premier jour, je n'ai pas de don de clairvoyance ni d'ubiquité. Par contre, si je suis encadré, que l'on me signale mes erreurs, que je délègue et que je trouve le temps d'anticiper des éventuelles embûches, là oui, cela sera possible. Tout ne dépend pas non plus de moi, et je cherche à le faire comprendre.
Il y a l'enjeu de "c'est ton dernier stage", et aussi l'enjeu de "tu sais beaucoup de choses, mais il faut aller plus vite". Voilà ce que l'on demande aux infirmiers de nos jours. Pas de faire leur travail, pas seulement, mais de le faire vite. Très vite. Passer de chambre en chambre, de soin en soin. Productivité, profits ! Non, quand je suis entré en formation, il y a trois ans, j'ai pu idéalement voir quels secteurs puaient à plein nez la "rentabilité-efficacité". Et ces secteurs sont dommageables pour l'ensemble de l'offre de soins. Parce que ce n'est pas en rentrant exténué chez soi et en doutant de tout, que l'on a accompli sa tâche. C'est un ensemble qui me paraît tellement utopique d'éviter ces derniers temps que je me tâte fortement à aller dans du vraiment technique en sortant de formation.
Il faut aller plus avant dans la vision des choses. Cesser de se plaindre d'une charge de travail trop lourde mais faire pression pour obtenir de l'aide. Mal soigner, c'est aussi soigner trop vite. Certains semblent le faire aussi efficacement, mais ce n'est pas mon point de vue. Car à chaque moue crispée quand vous passez sur la cicatrice d'une personne en la désinfectant, c'est un peu de confiance en une prise en soin réfléchie qui est perdue pour la personne soignée.
Voyons où vont aller les choses, peut-être atteindrons nous l'état sanitaire de la Suisse, qui fait la part belle à la formation et au développement harmonieux des services ? Ou allons nous continuer de bourrer les services de travail, en attendant le prochain patient polypathologique avec une certaine fébrilité ?
J'espère que des gens comme moi pourront être appréciés dans ce qu'il font, parce qu'ils le font bien, on est des diesels, on démarre timidement et lentement, mais une fois lancés, c'est que du bonheur. Avis à ceux craignant ce mode de fonctionnement, ça va bien se passer. Laissez juste le temps au temps.











